Un éléphant de Thaïlande en cour sde manipulation pour le soulager

Ce que les éléphants de Thaïlande m’ont appris

Le howdah installé sur le dos
Le siège et sa couverture, prêts pour la prochaine sortie

Il y a des voyages dont on ne revient pas tout à fait pareil. Celui-là en fait partie.

Je suis partie dans le Triangle d’Or, au nord de la Thaïlande, pour un stage international consacré à l’approche manuelle de l’éléphant d’Asie, encadré par Tony Nevin et Emily King. C’était un projet que je portais depuis longtemps. Je pensais y apprendre à travailler sur un corps que je ne connaissais pas. J’y ai appris bien autre chose.

Le Triangle d’Or

La région est belle, il faut le dire. Le Mékong, la jungle, les temples, l’artisanat. Une densité de vie qu’on ne voit nulle part ailleurs, et un rapport à l’animal qui n’a rien à voir avec le nôtre.

L’éléphant y est partout — dans les représentations, dans les temples, dans l’histoire du pays. Et aussi dans les rues, à porter des touristes.

Vue arrière avec les barres de bois
Les barres de bois qui maintiennent la queue écartée
Gros plan du pied d'un éléphant
Un pied en fin de journée

Ce que j’ai vu

Dans cette région, la balade à dos d’éléphant est vendue comme une activité incontournable. On voit ces animaux équipés d’un howdah — le siège en bois ou en métal fixé sur le dos — avec une épaisse couverture en dessous, qui marchent en plein soleil avec des passagers.

J’ai photographié ce que j’ai vu. Ces images ne sont pas spectaculaires, et c’est justement pour ça qu’elles disent quelque chose.

Le howdah. Il paraît léger sur les photos. Il pèse plusieurs dizaines de kilos, avant même qu’on y monte. Il repose sur une zone du dos qui n’est pas faite pour ça.

Un mot sur l’anatomie, parce que c’est mon métier. La colonne vertébrale de l’éléphant est extrêmement stable — c’est même l’une des plus rigides du règne animal, avec très peu de mobilité entre les vertèbres. Elle est conçue pour porter un poids énorme, mais par en dessous : les organes, la masse du corps, tout ce que ces animaux transportent naturellement. Pas pour recevoir une charge posée par-dessus, avec des points d’appui concentrés et un frottement permanent.

Le cheval a un dos qui, dans certaines conditions, peut porter. L’éléphant, non. Ce n’est pas la même architecture.

Les barres de bois. Sur l’une des photos, on voit deux morceaux de bois attachés de part et d’autre de la queue, pour la maintenir écartée. C’est un détail que personne ne remarque, et il en dit long sur le rapport à l’animal : on ajuste son corps pour le confort du client.

Les pieds. C’est l’image qui m’a le plus marquée. Un pied d’éléphant en fin de journée, après des heures de marche sur du béton et du gravier. Les onglons sont craquelés, la sole est usée, la structure entière porte les traces d’une sollicitation qui ne s’arrête jamais.

Un éléphant qui vit normalement marche sur des sols souples, variés, et s’arrête beaucoup. Celui-là marche sur du dur, en ligne droite, chargé, plusieurs fois par jour.

Ce que je ne dirai pas

Je ne suis pas vétérinaire, et je ne vais pas poser de diagnostic sur des animaux que j’ai croisés quelques jours.

Ce que je peux dire, c’est ce que j’ai observé : des postures usées, des appuis qui se dérobent, des animaux qui ne lèvent plus la tête. Et ce que j’ai senti sous mes mains, ce qui est encore autre chose.

Le travail sur les éléphants de Thaïlande
Travail sur les éléphants avec Emily et Tony.

Le travail auprès d’eux

Approcher un animal de cette taille demande une présence particulière. On ne s’impose pas à un éléphant. On attend, on se fait accepter, et on avance très lentement.

Le stage portait sur trois zones.

Le dos et le bassin, là où le howdah appuie. C’est la zone de tension la plus évidente, et celle où le relâchement se voit le plus vite.

La trompe et la tête. La trompe est un organe extraordinaire — on estime qu’elle compte plusieurs dizaines de milliers de faisceaux musculaires, sans un seul os. C’est avec elle que l’éléphant touche, sent, communique, se rassure. Travailler sur son attache change quelque chose dans tout le reste.

Les membres et les pieds, qui portent plusieurs tonnes en permanence.

Ce qui m’a frappée, c’est la finesse des réactions. Sur un animal de quatre tonnes, la moindre chose se traduit par un signe minuscule : un soupir, une oreille qui se relâche, la trompe qui s’apaise. Il faut être très attentif pour le voir. C’est une écoute d’une autre intensité que tout ce que j’avais pratiqué.

Ce que je vous demande

Un seul geste, et il ne coûte rien : ne montez pas sur un éléphant.

Il existe des sanctuaires où l’on peut les observer, les accompagner au bain, les regarder manger et vivre. C’est infiniment plus intéressant qu’une balade — et c’est le seul moyen de faire changer les choses, parce que cette activité ne survit que par la demande.

Quand la demande s’arrêtera, les howdahs disparaîtront.

Et lui

Il y a un éléphant en particulier, là-bas, que je ne suis pas près d’oublier. Je ne vais pas essayer de raconter pourquoi — je n’y arriverais pas.

Je lui ai promis de revenir. C’est une promesse que j’ai bien l’intention de tenir.

Merci à Tony Nevin et Emily King, et à ceux qui étaient là avec moi.

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